Source : Les Crises

La concentration croissante de la richesse dans un nombre réduit de mains — y compris parmi les descendants des barons d’entreprise sans vergogne qui continuent, après plusieurs générations, d’utiliser le « pouvoir financier, politique et philanthropique » octroyés par le biais d’énormes héritages pour « faire progresser leur programme de développement dynastique » — accroît la souffrance de la classe ouvrière aux États-Unis et constitue une menace pour la société et la démocratie.

C’est ce qui ressort du rapport Silver Spoon Oligarchs : How America’s 50 Largest Inherited-Wealth Dynasties Accelerate Inequality, publié mercredi par l’Institute for Policy Studies.

En analysant les données de Forbes, IPS a suivi les actifs des 50 familles les plus riches du pays — « parmi lesquelles les Waltons, les Kochs, la famille Mars, et bien d’autres, certaines bien connues et d’autres relativement peu connues » — de 1983 à 2020.

« En 2020, ces 50 familles avaient amassé 1 200 milliards de dollars d’actifs, ont constaté les chercheurs. En comparaison, la moitié la plus basse de tous les ménages américains — environ 65 millions de familles — partageait une richesse totale à peine deux fois plus élevée, soit 2 500 milliards de dollars. »

Les fortunes « stupéfiantes » des familles dynastiques, dont « la richesse devient de plus en plus pérenne », ont augmenté à un rythme « 10 fois supérieur à celui des familles ordinaires », a souligné IPS.

« Pour les 27 familles qui figuraient à la fois sur la liste Forbes 400 en 1983 et sur la liste Forbes des dynasties milliardaires en 2020, écrivent les auteurs du rapport, leurs actifs combinés ont augmenté de 1 007 % au cours de ces 37 années. Cela représente une augmentation qui va 80,2 milliards de dollars jusqu’à 903,2 milliards de dollars en dollars corrigés de l’inflation. En revanche, entre 1989 et 2019, le patrimoine de la famille type aux États-Unis n’a augmenté que de 93 % en dollars corrigés de l’inflation. »

De plus, « ceux qui se trouvent tout en haut de l’échelle dépassent même leurs concurrents les plus proches, indique le rapport. Les cinq familles dynastiques les plus riches des États-Unis ont vu leur richesse augmenter d’un montant médian de 2 484 % entre 1983 et 2020. » Selon l’IPS :

En 1983, le fondateur de Wal-Mart, Sam Walton, et ses enfants ne pesaient que 2,15 milliards de dollars (soit en donnée corrigée 5,6 milliards en dollars de 2020). À la fin de l’année 2020, les descendants de Walton possédaient une valeur nette combinée de plus de 247 milliards de dollars, soit une augmentation corrigée de l’inflation de 4 320 %.

La dynastie des confiseurs Mars a vu sa richesse augmenter de 3 517 % au cours des 37 dernières années, passant de 2,6 milliards de dollars en 1983 (en dollars de 2020) à 94 milliards de dollars en 2020. La famille a également dépensé des sommes importantes pour défendre des politiques publiques visant à modifier les lois fiscales.

La magnat des cosmétiques Estée Lauder et ses descendants ont vu leur fortune passer de seulement 1,6 milliard de dollars en 1983 (en dollars de 2020) à 40 milliards de dollars en 2020. Cela représente un taux de croissance de 2 465 %.

Les 15 derniers mois, en particulier, ont été une aubaine pour les familles dynastiques, qui ont bénéficié d’augmentations de richesse substantiels dans le contexte de la pandémie de COVID-19.

« Depuis le début de la pandémie en mars 2020, les 10 premières familles de la liste Forbes des dynasties ont connu une croissance médiane de leur valeur nette de 25% », ont constaté les chercheurs. L’IPS a toujours mis en évidence la montée en flèche de la richesse détenue par les 660 milliardaires du pays, qui ont vu leurs fortunes prises dans leur ensemble augmenter de plus de 1,1 milliard de dollars au cours de la pandémie de COVID-19.

« Une grande partie de l’attention des médias se porte aujourd’hui sur les nouveaux milliardaires comme Jeff Bezos, Mark Zuckerberg ou Elon Musk, qui sont devenus centi-milliardaires au cours de leur vie », note le think tank progressiste.

Chuck Collins, co-auteur du rapport et auteur du nouveau livre, The Wealth Hoarders : How Billionaires Pay Millions to Hide Trillions, a déclaré que « lorsque nous nous concentrons sur la fortune croissante des milliardaires de première génération — et sur leur évasion fiscale choquante — nous oublions de nous pencher sur la croissance troublante des familles dynastiques et sur les changements dans les politiques fiscales qui permettront aux enfants des milliardaires d’aujourd’hui de devenir les oligarques de demain. »

« Dans une société démocratique saine dotée d’un système fiscal efficace, la richesse se disperse au fil des décennies, à mesure que les gens ont des enfants, paient leurs impôts et donnent à des œuvres caritatives, a ajouté Collins. Mais avec un système fiscal indigent quand il s’agit de richesse — comme le confirme la récente révélation qui a fuité et montre le faible niveau d’imposition des milliardaires — nous voyons maintenant la richesse s’accélérer au fil des générations, conduisant à une richesse et un pouvoir consolidés », a-t-il ajouté.

Selon le rapport, les enfants et petits-enfants de certains dirigeants d’entreprise — « qui peuvent être à sept générations de la source initiale de la richesse de leur famille » — ont tendance à « se concentrer moins sur la création de nouvelles richesses que sur la préservation des systèmes existants qui leur octroient des rentes permanentes en provenance des consommateurs et de l’économie réelle ».

« Les familles dynastiques américaines, tant les anciennes que les nouvelles, déploient tout un éventail de stratégies de préservation du patrimoine afin de concentrer davantage richesse et pouvoir — un pouvoir qui est à son tour déployé pour influencer les institutions démocratiques, affaiblir la créativité citoyenne et truquer les règles pour ancrer davantage les inégalités, écrivent les auteurs. Cette évasion fiscale signifie moins de soutien pour les infrastructures sur lesquelles nous comptons tous pour préserver notre santé, notre sécurité et notre qualité de vie. »

L’IPS a attiré l’attention sur les stratégies que les dynasties dont la fortune provient d’héritages utilisent pour consolider leur immense fortune économique et renforcer leur considérable pouvoir politique :

Les familles dynastiques riches disposent d’un grand pouvoir politique et l’utilisent pour promouvoir leurs intérêts. Certaines familles dynastiques dépensent des millions de dollars en lobbying pour obtenir des politiques fiscales, syndicales et commerciales favorables. Plusieurs d’entre elles ont des comités d’entreprise d’action politique qui font des donations à hauteur de plusieurs millions aux candidats et à leurs campagnes. De nombreux membres de la famille donnent à des candidats et à des comités d’action politique ; plusieurs siègent dans des conseils consultatifs en matière de politique et quelques-uns ont eux-mêmes fait partie du gouvernement, notamment en tant que gouverneurs, membres du cabinet et même vice-présidents.

Les familles dynastiques jouent également sur leur pouvoir philanthropique, par le biais d’associations caritatives et de fondations. Au total, les 50 premières familles ont créé plus de 248 fondations, représentant plus de 51 milliards de dollars d’actifs. Si beaucoup d’entre elles consacrent des fonds bien nécessaires à des organismes caritatifs d’intérêt général, d’autres financent des groupes qui travaillent à la réduction des impôts des riches et à l’abrogation des réglementations qui brident les bénéfices des entreprises. D’autres encore versent des millions de dollars à des fonds conseillés par les donateurs, lesquels peuvent alimenter des activités de lobbying politique financées par de l’argent sale. Et dans quelques cas, des membres de la famille se sont servis de ces fonds pour se rémunérer.

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