Source : Conflits

La hausse des cours internationaux des matières premières, dû notamment à la croissance chinoise et au plan de relance de l’administration Biden, n’entrainera pas l’économie brésilienne dans une croissance durable. L’augmentation des prix des minerais n’aura certainement que des effets limités dans le temps et dans l’espace. En outre, si le Brésil reste un grand pôle agricole, les bénéfices en sont très circonscrits à quelques pôles géographiques, sans pouvoir entraîner les autres régions ni les autres branches de l’économie dans une croissance forte et durable. La traditionnelle théorie du ruissellement ne peut ainsi s’appliquer dans un contexte de hausse de la croissance dû à une crise mondiale.
Article original paru sur Istoebrésil.

L’impact réduit du boom des matières premières

Le Brésil est un grand exportateur de produits de base. Les commodités représentent plus des deux tiers de ses revenus d’exportation. Dans la liste des produits livrés sur les marchés internationaux par le Brésil, le soja (et ses dérivés), le minerai de fer, le pétrole brut, les viandes, la cellulose, le maïs, le café ou le sucre occupent les premières places. La reprise de l’économie mondiale et l’expansion de la liquidité entraînent depuis la mi-2020 une dynamique de hausse des cours internationaux du pétrole, des commodités agricoles, des minerais et métaux. Cette dynamique suit dans le temps la forte dépréciation du réal par rapport au dollar observée sur les premiers mois de la pandémie. Les deux mouvements conjugués ont entraîné une amélioration spectaculaire des revenus dégagés par les filières agricoles exportatrices, par le secteur minier et celui des énergies fossiles. Si l’on prend en compte la production de biens et de services en amont et en aval de ces filières, celles-ci représentent d’une année à l’autre de 40 à 45% du PIB national. A première vue, une forte progression des revenus sur ces branches devrait donc avoir un effet d’entraînement vigoureux sur l’ensemble de l’économie. C’est en effet ce que l’histoire récente conduit à supposer. Un mécanisme multiplicateur a joué lors du « super-cycle » de cours élevés des matières premières des années 2003 à 2013. Les filières exportatrices de commodités ont contribué à la croissance soutenue que le pays a connue alors.

Ce mécanisme apparaît moins puissant aujourd’hui. La nouvelle phase d’élévation des prix internationaux des commodités devrait être plus courte. Engagée sur le second semestre 2020, elle pourrait s’étendre jusqu’en fin 2022 ou en début de 2023. Ses effets sur l’économie nationale seront probablement plus concentrés dans le temps et dans l’espace. Le boom en cours des cours des produits de base favorise l’économie des régions minières, agricoles ou pétrolières. Il n’entraîne pas l’ensemble de l’économie natio-nale dans un cycle durable de croissance.

Forte hausse des prix intérieurs des commodités exportées

Selon l’indice du Commodity Research Bureau (CRB), les cours internationaux des matières premières ont connu une augmentation de près de 70% entre mai 2020 et le même mois de l’année suivante. Au cours de cet intervalle de temps, les minerais et métaux ont vu leurs prix doubler sur le marché mondial. Le minerai de fer se négociait à moins de 94 dollars/t. en mai 2020. Un an plus tard, il se vendait à plus de 207 dollars/t., soit une hausse de 121,8%. Pour les produits agricoles, le trend haussier est aussi significatif. Le cours de référence mondial du soja était un peu supérieur à 369 dollars/t. à la fin du premier semestre 2020. Un an plus tard, il approchait les 575 dollars/t.

Les deux tiers de la dynamique de la valorisation des cours mondiaux peuvent être attribués à la relance de la croissance chinoise. Ainsi, l’évolution des prix des minerais et métaux est associée au bond de la demande de la Chine dans les secteurs des infrastructures et de la construction. Cette demande est impulsée également par le plan de relance de l’économie américaine engagé par l’Administration Biden. Le trend de hausse dans le secteur agricole est aussi lié aux besoins chinois. Il devrait se maintenir pendant les deux années 2021 et 2022 compte tenu des difficultés existantes du côté de l’offre mondiale, notamment en soja, en viandes ou en céréales secondaires (maïs).

Au Brésil, une fois pris en compte l’impact de la forte dépréciation subie par le réal par rapport au dollar au cours du premier semestre 2020, la hausse des prix intérieurs de plusieurs commodités exportées est spectaculaire. En juin 2020, la tonne de maïs se négociait à 783 réais/t. Un an plus tard, le cours moyen dans les régions de production approchait les 1520 réais/t. (+94%). Les prévisions les plus récentes anticipent un prix à la production moyen de 1420 réais/t. en 2021, soit un niveau supérieur de 48% à la moyenne de 2020. En soja, sur la même période allant de juin à juin, la hausse des prix à la production est en moyenne de 44%. En 2021, le cours moyen dans les régions où est récolté le soja devrait être proche de 2770 réais/t., soit une augmentation de 44% par rapport au prix moyen de 2020, déjà en forte progression par rapport à l’année antérieure. Sur de nombreuses autres filières agricoles (café, oranges, canne-à-sucre), les producteurs ont aussi bénéficié en 2020 de bonnes récoltes et de conditions de vente très avantageuses. Les prix devraient être encore rémunérateurs en 2021. Le scénario pourrait se reproduire encore en 2022.

Minerais : effets multiplicateurs limités

Avant de revenir à l’agriculture, considérons un instant les scénarios envisagés pour les filières brésiliennes de l’extraction minière (fer, cuivre, manganèse, bauxite, niobium). Le boom des cours internationaux des minerais et métaux a deux effets sur le cours et le moyen terme. Il améliore d’abord sensiblement les revenus et la situation financière des entreprises spécialisées dans l’exploitation de gisements. En 2020, le chiffre d’affaires total des exploitants brésiliens a ainsi bondi de 36% par rapport à 2019, passant de 153 à 209 milliards de réais. En second lieu, ce boom peut conduire les opérateurs à envisager le lancement de nouveaux projets d’exploitation qui étaient jusqu’alors en gestation. Les effets multiplicateurs de l’essor de telles activités sont cependant très limités. Les phases de hausse des cours n’ont qu’un impact réduit sur le développement des régions où sont situés gisements et sites de première transformation.

Dans le nord du pays, le Pará est le premier État du Brésil producteur de minerais. Les entreprises minières présentes au Brésil réalisent à partir du Pará 46% de leur chiffre d’affaires national. L’État assure 36% des exportations du pays en minerais et métaux. Les cours mondiaux de six des onze minerais et métaux de base produits dans le Pará et exportés ont connu une forte valorisation depuis mai 2020 : fer, ferronickel, or, cuivre, manganèse et aluminium. Cette dynamique est suffisante pour améliorer les ressources captées par les collectivités locales (municipalités, État du Pará). Néanmoins, compte tenu des règles fiscales en vigueur à l’échelle locale et au niveau fédéral (très favorables aux exploitants), les revenus dégagés par le secteur public sont insuffisants pour assurer une diversification du tissu économique régional et l’amélioration des conditions de vie des populations. Alors que les activités d’extraction minière constituent un des piliers de l’économie du Pará, les divers prélèvements fiscaux auxquels elles sont soumises ne représentent que 6% des ressources propres de l’État fédéré. Les revenus obtenus grâce au boom des cours mondiaux des minerais et métaux sont en grande partie absorbés par les entreprises exportatrices et bénéficient aux actionnaires en raison de la forte valorisation boursière des firmes en question. Il faut encore souligner que l’industrie minière génère des externalités environnementales, sociales et territoriales, c’est-à-dire des dépenses que le secteur public doit prendre en charge sans disposer en contrepartie de recettes comparables générées par l’activité.

À moyen et long terme, ce boom des cours des minerais et des métaux peut favoriser des investissements, générer des emplois et des ressources nouvelles. Selon l’Institut Brésilien des Industries Minières (IBRAM), la dynamique haussière observée depuis 2021 à l’échelle mondiale pourrait entraîner le lancement de 92 projets dans 14 Etats différents du pays entre 2021 et 2024, ce qui représenterait un investissement total de 38 milliards de dollars. Ces projets sont de taille modeste. Ils sont conduits par des petits et moyens opérateurs et devraient permettre une mise en exploitation après deux ans de travaux d’expansion de sites déjà exploités ou l’installation de nouveaux gisements. Aucun grand opérateur minier n’envisage à l’horizon des prochaines années d’engager un programme d’investissement comparable à celui mené par Vale dans le Pará entre 2012 et 2016 et qui représentait un capex de 75 milliards de dollars (expansion du site de Carajas d’extraction et traitement du minerai de fer, programme dit SIID). De tels investissements se concrétisent après des études de viabilité conduites sur sept à dix ans. Ils surviennent lors de cycles longs de cours élevés. Aujourd’hui, dans le meilleur des scénarios, si le boom des cours se maintient au-delà de 2021, il permettra à plusieurs programmes d’exploitation minière assumant des coûts élevés de dégager des résultats positifs et de pérenniser ainsi l’activité.

Au Brésil comme dans beaucoup de pays producteurs, les filières minières restent des enclaves. Elles génèrent des retombées économiques très restreintes pour les zones où elles se développent. Hautement capitalistiques, les activités d’extraction et de traitement des minerais créent peu d’emplois pérennes. Si l’on excepte les chantiers d’installation des nouveaux gisements (qui offrent des emplois nombreux mais temporaires), le secteur recourt à des effectifs limités de salariés en général très qualifiés. Au Brésil, l’extraction et les premiers traitements de minerais représentait à l’échelle nationale quelques 180 365 emplois directs à la fin 2020. Au total, entre mai et décembre de l’année écoulée, dans un contexte économique très favorable, le secteur aura généré une création nette de 5160 emplois directs nouveaux. Pour l’essentiel, le travail mobilisé par l’industrie minière est fourni par des sous-traitants souvent étrangers à la région, voire au pays.

Le Brésil florissant des grands pôles agricoles

Officiellement, le Brésil compte quelques 3 millions d’exploitations agricoles qui produisent pour le marché [1]. Spécialisée en cultures ou en productions animales, cette agriculture commerciale assure 7% du PIB national. Elle acquiert ses intrants et ses équipements auprès d’industries d’amont. Elle est aussi utilisatrice de nombreux services. Une partie de la production est valorisée par des industries d’aval. L’ensemble de ces secteurs interdépendants forment ce que l’on désigne au Brésil sous le terme d’agronégoce. L’agronégoce représente aujourd’hui 26,6% du PIB national. La bonne santé économique de l’agriculture à vocation commerciale détermine largement le dynamisme des activités d’amont et d’aval. En 2020, alors que la plupart des autres secteurs ont connu un repli de l’activité, voire un recul spectaculaire, le PIB de l’agriculture a progressé de 2,22% en termes réels (la hausse est de 4,76% si l’on considère les seules productions végétales). Cet essor de la production et des revenus sur les exploitations agricoles a soutenu l’activité des fournisseurs d’intrants divers (semences, engrais, produits de tra-tement des cultures). Les industries concernées ont enregistré une progression de 3,84% de leur PIB en pleine récession nationale et dans le contexte de la crise du covid [2].

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