Source : Les Crises

Il fallait enterrer les années Trump, surmonter les foucades d’Erdogan, évacuer le constat macronien d’une mort cérébrale… L’alliance transatlantique, abîmée par ses dissensions internes depuis plusieurs années, souhaitait manifester clairement l’entente retrouvée de tous ses membres.

Rien de mieux, à cet effet, que de se laisser bercer par la douce quiétude de propos convenus. Si ceux-ci abondent dans le communiqué final, une annonce s’y trouve également qui n’est pas sans susciter quelques inquiétudes.

Pour exister des décennies encore, l’OTAN est prête à faire flèche de tout bois. Ainsi entend-elle tout à la fois faire face à la Russie et à la Chine, lutter ­ à son niveau ­ contre le réchauffement climatique et les « migrations irrégulières », contrer la « prolifération des armes de destructions massives » et s’adapter aux nouvelles menaces, dans le domaine cyber notamment.

Cyberguerre et riposte collective

C’est sur ce dernier point qu’une décision spectaculaire a été annoncée : une cyberattaque d’ampleur pourrait désormais déclencher l’activation de l’article 5 du traité fondateur de l’OTAN, article qui prévoit une riposte collective à une attaque visant l’un des membres de l’alliance. La garantie de sécurité offerte par l’OTAN à travers ce fameux article 5 constitue la base de sa crédibilité depuis 1949. Le fait d’en étendre officiellement le périmètre d’application revêt une dimension symbolique d’ampleur, qui ravira sans doute les esprits atlantistes.

D’autant que le communiqué final est à certains égards très explicite : « Les Alliés sont conscients que, dans certaines circonstances, les incidences d’actes de cybermalveillance majeurs aux effets cumulés sont telles que ces actes peuvent être considérés comme équivalant à une attaque armée ».

L’assimilation des cyberattaques à des attaques armées laisse entendre que l’OTAN pourrait riposter par des moyens conventionnels à ce type d’agression, ce que conforte d’une certaine manière une autre phrase, au style très américain : « Lorsqu’il le faut, nous ferons en sorte que ceux qui nous portent préjudice en paient le prix. », et plus encore la suivante : « Notre réponse ne doit pas nécessairement se cantonner au milieu cyber. »

Il convient toutefois de relativiser la portée de cette annonce, dont la mise en œuvre, si elle devait survenir, serait entachée de lourdes incertitudes.

D’abord, sachant l’extrême difficulté qu’éprouvent les services étatiques les plus expérimentés à identifier formellement les auteurs de cyberattaques d’ampleur, il serait sans doute difficile d’établir le consensus interne qui permettrait au Conseil de l’Atlantique Nord d’invoquer l’article 5. Il faudrait en outre travailler l’opinion publique pour la mettre en condition d’accepter un nouveau conflit. Cela supposerait d’organiser de tonitruantes campagnes de propagande, dont les milieux atlantistes sont tout à fait capables il est vrai, mais dont l’efficacité est aléatoire, quoi qu’on en pense.

Enfin, et surtout, une riposte commune limitée au domaine cyber poserait d’insurmontables problèmes de mise en œuvre, dans la mesure où, dans ce domaine particulier, la confiance ne règne pas du tout entre alliés, habitués qu’ils sont à s’espionner mutuellement depuis toujours.

Si les turpitudes en la matière des États-Unis sont bien connues, il ne faut pas croire que les Américains sont les seuls à pratiquer l’espionnage entre amis. Or, une riposte commune suppose une organisation commune ou ­à tout le moins ­ une coopération étroite et structurelle entre les services spécialisés des États membres. Il est évident qu’une telle coopération est impossible du fait de son incompatibilité avec la sécurité nationale de chacun. Dans le domaine cyber, comme dans d’autres domaines essentiels, les États sont seuls, où ils ne sont pas. Le communiqué final du sommet le reconnaît d’ailleurs au détour d’une phrase : « Nous demeurons déterminés à soutenir, à titre prioritaire, l’objectif que représentent de solides moyens de cyberdéfense nationaux. »

En fait, à vouloir montrer ses muscles présomptueusement, il semble que l’alliance atlantique ait présentement sacrifié sa crédibilité à sa communication.

Une autosatisfaction sans limites

« L’OTAN est l’alliance la plus solide et la plus réussie de l’histoire », est-il écrit au début du communiqué. Quoi de mieux, en effet, pour se rassurer, que de rappeler avec emphase la formidable réussite de l’OTAN, qui survit depuis trente ans à la disparition de la menace soviétique qui l’a engendrée autrefois.

Pour conforter cette première raison d’être satisfaite d’elle-même, l’alliance se drape dans le respect d’un ordre international « fondé sur des règles » ; cette formule revient souvent, tel un marqueur de sa supériorité morale sur ses adversaires. Pourtant, du Kosovo à la Libye, le respect de la légalité internationale n’a pas toujours été son premier souci ; les centaines de milliers de civils morts à la suite de l’intervention américaine en Irak auraient sans doute eux aussi quelques réserves à exprimer quant au respect par Washington des règles qu’il sacralise aujourd’hui…

L’OTAN s’emploie par ailleurs à dissimuler son échec et celui des États-Unis en Afghanistan. L’évocation de la débâcle stratégique en cours relève à la fois de l’euphémisme et du délire collectif :

« Le retrait de nos troupes ne signifie pas la fin de notre relation avec l’Afghanistan. Nous allons maintenant entamer un nouveau chapitre […]. Nous continuons d’appuyer le processus de paix, dirigé et pris en charge par les Afghans, et nous appelons toutes les parties prenantes à aider l’Afghanistan à promouvoir un règlement politique inclusif et durable, qui permette de mettre fin aux violences, de protéger les droits de la personne au sein de la société afghane, en particulier s’agissant des femmes, des enfants et des minorités, de faire respecter l’état de droit. »

Najibullah, que les Soviétiques avaient placé au pouvoir à Kaboul au moment de leur retrait, a tenu plus de trois ans face aux différentes factions de moudjahidines, avant que celles-ci n’envahissent la capitale afghane en 199. Il n’est pas certain que l’actuel pouvoir afghan puisse quant à lui survivre plus de quelques mois au départ des troupes occidentales. Quant aux objectifs de « règlement politique inclusif » et de respect des « droits de la personne », une dernière fois réaffirmés, il est difficile de dire s’ils procèdent d’un aveuglement inquiétant ou d’une forme achevée de cynisme.

Enfin, dans le cadre de sa démonstration de vertu et de la réflexion prospective « OTAN 2030 » ­qui doit lui permettre d’être « encore plus forte et prête pour l’avenir »­, l’alliance se montre soucieuse d’être à la page en affirmant clairement sa volonté de réduire les gaz à effet de serre. Faut-il s’attendre à ce que les éléments de langage de futures opérations de bombardement s’accompagnent de précisions concernant leur bilan carbone ?

Quoi qu’il en soit, forte de ces indéniables succès et de cette ambition renouvelée, l’OTAN s’apprête à demander à ses membres une augmentation substantielle de son financement. La France, qui contribue au budget de l’alliance à hauteur de 10,5 %, soit environ 250 millions d’euros par an, doit donc s’attendre à voir sa contribution s’accroître, alors que les gains stratégiques obtenus par son retour plein et entier au sein de l’alliance en 2008 sont proches du néant

Certitude candide de la supériorité morale, ambitions tous azimuts renouvelées, volonté de se projeter dans l’avenir, autosatisfaction assumée indépendamment du réel : tels sont donc les éléments d’un sommet réussi.

L’incertaine recherche de l’ennemi

L’essentiel, cependant, est ailleurs. Pour survivre, l’OTAN a besoin d’ennemi, au sens géostratégique du terme, c’est-à-dire d’États hostiles, menaçant ses membres, et plus généralement le monde entier.

Par leur taille comme par leur politique étrangère, la Russie et la RPC s’imposent ici comme des évidences. Aussi le communiqué final du sommet leur accorde de longs développements.

Dans ce domaine, les États-Unis font sentir tout leur poids. Les griefs adressés à la Russie, rappelés tout au long d’interminables paragraphes, sont censés valoir démonstration de la menace globale et directe que ce pays représente pour l’OTAN et pour la sécurité de ses membres.

Pourtant, s’il est certain que la Russie défend avec agressivité son « étranger proche6 », il serait bien hasardeux de prétendre qu’elle nourrit des ambitions expansionnistes en direction de la Pologne ou des États baltes. Mais il importe de le faire accroire, en multipliant les gesticulations à la frontière orientale de l’alliance, auxquelles répondent en symétrique celles des Russes. Chacun peut dès lors dénoncer la menace que représente le camp d’en face dans des discours devenus rituels, nés d’une situation figée.

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