Source : Front Populaire

Une inutile réforme par-ci, une vaine nouveauté pédagogique par là… L’Éducation nationale, pour laquelle je travaille depuis quelques dizaines d’années, s’est métamorphosée, tel Grégoire Samsa, en un monstrueux insecte. Et comme pour lui, « ses monstrueuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’[elle] a par ailleurs, grouillent désespérément ». Pendant longtemps, je n’ai rien vu venir. Pourtant les signes étaient très clairs de cette lamentable transformation, masquée par d’ineptes gesticulations.

Aujourd’hui, les anecdotes remontent en foule dans ma mémoire et viennent toutes parler haut et fort de cet effondrement. L’année 2020, cours en distanciel et vie en distanciel pour cause bien connue de crise sanitaire. J’étais alors — je suis toujours — en poste dans une école perdue du Sud marocain, en détachement pour le compte de la Mission laïque française. Nous échangeons entre enseignants des informations diverses grâce à une célèbre application, à défaut de pouvoir nous rencontrer. Un collègue, professeur d’histoire-géographie d’une trentaine d’années, partage avec l’équipe une nouvelle, comme d’habitude de sa part, truffée de fautes d’orthographe : « Je vous l’avez (sic) dit dernièrement… »Dans un message personnel, je lui propose de relire et de corriger à l’avenir ses textes avant qu’il ne les envoie au groupe. Car, si l’on n’est pas obligé d’être un champion des dictées de Pivot, on peut au moins être conscient de ses lacunes et accepter quelques béquilles… Sa réponse m’arrive dans les minutes qui suivent, sous forme d’une superbe et cinglante prétérition : « Loin de moi l’idée de t’accuser d’être une grammar-nazie mais… ». Je réagis immédiatement en lui faisant remarquer qu’en tant que professeur d’histoire-géographie, il ne devrait pas employer le mot « nazi » de façon aussi désinvolte et qu’il devrait se rappeler la célèbre remarque d’Albert Camus : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde »… Nouveau message m’enjoignant de prendre tout cela à la légère. Il ne ferait qu’employer là un langage habituel estudiantin. Bien sûr qu’il connaît le 1984 de George Orwell et la « novlangue », mais ceci n’a rien à voir avec cela…

L’anecdote est attristante et révélatrice à plus d’un titre. Voilà un garçon qui a passé entre livres et cahiers, bureau et tableau, vingt-cinq années de sa vie, qui ne maîtrise pas les règles les plus élémentaires des accords dans la langue française, qui ne reconnaît à ces accords aucun rôle en ce qui concerne le sens — pourtant, entre « les gants de ma mère qui traînent sur le canapé » et « les gants de ma mère qui traîne sur le canapé », la différence est notable —, qui n’accorde pas de poids non plus à un terme aussi lourd que le mot « nazi » au regard de l’Histoire « avec sa grande Hache », pour reprendre la cruellement pertinente expression de Georges Perec.

Mais je vais m’aventurer encore plus loin dans l’analyse : il me semble qu’il se joue là quelque chose qui a à voir avec la construction mentale de l’individu. Lorsque Claude Hagège, dans un article de Front Populaire, répond à la question sur l’éventuel génie de la langue française que cette « notion ne fait pas vraiment sens du point de vue linguistique », je ne me permets pas de le contredire. J’ajouterais seulement que chaque langue pourrait bien avoir son génie propre. La facilité, par exemple, de la langue allemande à composer des mots — la célèbre « Donaudampfschifffarhtsgesellschaftskapitänwitwe », qui signifie littéralement la « veuve du capitaine de la compagnie des bateaux à vapeur du Danube » —, ou encore l’italien et son attachement au subjonctif imparfait : qui oserait encore en français dire « que je pusse », quand les Italiens disent toujours « che io potessi » ?

Mon expérience de l’enseignement du français me pousse à penser que se construit, entre autres dans la maîtrise des homophonies si nombreuses, une logique qui pourrait bien être transposable par ailleurs. Un réflexe sous la forme « si… alors… ». Prenons l’exemple dans lequel le verbe est à un temps composé : si l’auxiliaire est « être », alors… Si l’auxiliaire est avoir, alors… Mais si le complément d’objet direct est placé avant le participe passé, alors… Et ainsi de suite.

Je raconte souvent à mes élèves combien il est facile de faire une dictée en italien, dans une moindre mesure en allemand, quand tout ce qui s’entend s’écrit. « Ouah, la chance ! » Mais j’ajoute aussitôt que chaque langue présente ses écueils, et que ce qui apparaît d’abord comme une difficulté (parmi d’autres, les homonymies en français) est un atout dans la formation de la pensée, car elle oblige le locuteur à une analyse logique incessante… N’étant pas sûre de convaincre immanquablement mes élèves, convaincre mon collègue professeur d’histoire-géographie est encore moins assuré !

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