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Terrorisme islamiste au Sahel et en France. Le mirage de la victoire

Source : Conflits

Espérer une victoire définitive contre le terrorisme islamiste, un jour de gloire où l’on déclarera « mission accomplie », est illusoire. Il s’agira plutôt de viser une situation à demi-contrôlée, où la menace ne serait pas complètement éradiquée mais où l’intensité des violences serait contenue dans des proportions jugées acceptables.

Une guerre contre le terrorisme islamiste est menée par la France à la fois sur son propre sol et au Sahel, où elle est engagée militairement depuis 2013. Sur les deux fronts, des moyens humains et matériels considérables sont mobilisés pour éradiquer la menace djihadiste. Pourtant, espérer une victoire définitive contre le terrorisme islamiste, un jour de gloire où l’on déclarera « mission accomplie », est illusoire. Il s’agira plutôt de viser une situation à demi-contrôlée, où la menace ne serait pas complètement éradiquée mais où l’intensité des violences serait contenue dans des proportions jugées acceptables. Cela implique d’envisager différemment les attentes de cette guerre en termes d’objectifs et de durée, selon une grille de lecture plus réaliste.

Le terrorisme islamiste, ennemi public numéro un

Dès l’aube du XXIe siècle, les images des attaques du 11 septembre 2001 contre le World Trade Centre et le Pentagone qui ont fait près de 3 000 morts et plus de 6 000 blessés au total envoûtaient l’opinion publique mondiale et faisaient brutalement basculer le monde dans une nouvelle ère. La médiatisation spectaculaire de cet événement en temps réel à l’échelle planétaire a provoqué une angoisse générale, qui s’est assortie d’un consensus sécuritaire dépassant les frontières nationales. Partout la menace terroriste fut promue dans les doctrines et politiques de sécurité comme un problème stratégique majeur, et les zones d’où elle émane comme l’épicentre de l’attention géopolitique. Partout, des instruments nouveaux de répression du terrorisme ont été adoptés et la distinction entre sécurité intérieure et extérieure affaiblie. Des nuées d’ « experts » combinés du terrorisme, des religions et de la sécurité prirent d’assaut les plateaux de télévision et les rédactions pour y éclairer le public sur une menace simplifiée, souvent déformée et grossie. 

En France, les attentats perpétrés en mars 2012 par Mohamed Merah à Toulouse et Montauban ont marqué la fin d’une longue période de 16 ans au cours de laquelle aucune attaque islamiste n’a été recensée sur le sol français. Mais cette menace endémique s’est véritablement installée dans le paysage politique et sécuritaire en 2015, année charnière au cours de laquelle le premier ministre de l’époque, Manuel Valls, avait déclaré la « guerre au terrorisme ». Depuis, pour répondre à la menace, la France s’est organisée, les effectifs des services de renseignement ont été renforcés, les opérations militaires prolongées, sur le territoire national comme à l’étranger. La France a étoffé son arsenal législatif ainsi que l’organisation de son appareil judiciaire, le parquet antiterroriste a été créé. 

Une rhétorique immuable face à une menace grandissante

Pourtant, cinq ans plus tard, la rhétorique demeure identique. Le 27 septembre 2020, deux jours après l’attaque devant les anciens locaux parisiens de Charlie Hebdo, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin affirmait alors « Nous sommes en guerre contre le terrorisme islamiste, et nous devons gagner cette guerre ». De fait, la menace ne s’est guère estompée: le pays continue de faire face à des attaques attribuées ou revendiquées par la mouvance islamiste de fréquence et d’ampleur variables. Depuis 2015, ce sont 11 attentats qui ont été répertoriés sur le sol français, faisant plus de 250 morts ; 17 autres ont échoué et 51 ont été déjoués.

Cette guerre domestique mobilise des moyens considérables. Régulièrement, au gré des attaques qui scandent l’actualité, la France active son dispositif de lutte contre le terrorisme sur son territoire national. L’outil central de ce dispositif, le Plan Vigipirate, oscille entre ses trois niveaux, « Vigilance », « Sécurité renforcée Risque attentat » et « Urgence Attentat ». S’il est difficile de mesurer le coût économique global de la lutte contre le terrorisme, ce dernier a incontestablement connu une forte inflation. Avant les attentats de janvier 2015, la France dépensait 1,2 milliard d’euros chaque année contre le terrorisme d’après la Délégation parlementaire du renseignement. Selon un rapport de la Cour des comptes publié en juillet 2020, l’ensemble des moyens alloués à cette lutte entre 2015 et 2019 s’élève à 9 milliards d’euros à l’échelle nationale, soit 2,25 milliards par an en moyenne.

Malgré l’ampleur de ce dispositif et des moyens mis en œuvre, l’efficacité de cette lutte sur le territoire national a montré ses limites. La France assiste inexorablement à une « massification » du phénomène de radicalisation. Il n’y a jamais eu autant d’individus radicalisés dans le pays, avec 8.132 personnes inscrites au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) et 505 détenus recensés comme « terroristes islamistes » dans les prisons françaises, selon les données rendues publiques par le ministre de l’Intérieur en août 2020. La police ne disposant pas des moyens financiers et humain de détecter et de surveiller tous les suspects, la menace continue de s’amplifier. 

Au Sahel, une guerre d’usure 

Sur le plan international aussi, le terrorisme islamiste a été désigné comme principal adversaire et déclenché une guerre d’usure à l’issue incertaine. Au Sahel, la France affronte des katibas de djihadistes et les groupes armés terroristes (GAT) depuis le 11 janvier 2013, date de l’intervention française au Mali (opération Serval) pour enrayer la progression d’une colonne de près de 600 véhicules de rebelles (MNLA), mêlée à des groupes djihadistes (AQMI, Mujao, Ansar Dine) qui menaçaient d’envahir la capitale Bamako. Après ce succès militaire et la mutation en 2014 de l’opération Serval en Barkhane, le plus compliqué restait néanmoins à accomplir, à savoir transformer une opération militaire ponctuelle de contre-terrorisme au Mali en celle, plus globale et durable, d’une lutte contre l’implantation des GAT dans l’ensemble de la région sahélo-saharienne.

Plus de huit ans après, la France s’appuie sur le déploiement de 5 100 soldats français pour contrer les djihadistes au Sahel. Le président français Emmanuel Macron, au cours d’une conférence de presse en juin 2021 a annoncé une réduction de la présence militaire française au Sahel et la fin de l’opération Barkhane sous sa forme actuelle, précisant que la lutte antidjihadiste s’articulera désormais autour de la force européenne « Takuba » dont la France serait la « colonne vertébrale » . Cette annonce a fait suite à un coup d’État survenu au Mali le 24 mai 2020, le second en seulement neuf mois, signe de l’instabilité latente de ce pays-clé dans la lutte contre le djihadisme.

Néanmoins, l’objectif de la France en matière de lutte contre le terrorisme au Sahel demeure identique et l’engagement militaire français dans la région devrait rester significatif. Aux forces françaises et à l’alliance Takuba, aux contours encore flous, s’ajoutent en outre celles de la force onusienne au Mali (Minusma), qui compte plus de 12 000 casques bleus, du G5 Sahel qui prévoit le déploiement de 5.000 militaires à terme, des forces armées nationales, des missions de l’UE (EUTM Mali, EUCAP Mali et EUCAP Niger).

Malgré cette mobilisation à grande échelle au Sahel, cette zone autrefois prospère, aujourd’hui cœur desséché de l’Afrique, a connu ces dernières années une hausse des violences plus rapide qu’aucune autre région sur le continent. Au Mali, au Niger et au Burkina Faso le nombre de victimes d’attaques terroristes a été multiplié par cinq entre 2016 et 2019. D’après le Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (UNOWAS), ce sont 4 000 personnes qui ont trouvé la mort dans ces affrontements en 2019, contre 770 en 2016. L’année 2020 s’est avérée la plus meurtrière au Sahel avec environ 4 250 décès selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique. L’attentat dans la localité de Solhan au Burkina Faso le 4 juin 2021, qui a fait environ 160 victimes – ce qui en fait l’attaque la plus funeste de l’histoire du pays –, illustre encore l’aggravation continue des violences dans la zone.

Un enlisement inéluctable

Depuis fin 2019, l’armée française insiste sur les succès tactiques et dit éliminer une centaine de « combattants » par mois, mais cela ne semble pas freiner le développement de la nébuleuse djihadiste qui recrute sans peine dans le vivier des populations locales délaissées par les États, et qui d’après les estimations compte aujourd’hui entre 2 400 et 4 000 combattants répartis en plusieurs mouvances dans tout le Sahel. Le chiffre peut sembler faible en regard des forces déployées citées précédemment, mais la résilience de ces groupes est facilitée par des contextes géopolitiques chaotiques qui offrent aux groupes terroristes de nombreuses opportunités d’expansion. L’inquiétude gagne même des pays côtiers tels que le Bénin, Togo, Ghana et Côte d’Ivoire, désormais menacés eux aussi par des milices islamistes, comme l’a souligné en février 2021 le directeur de la DGSE Bernard Emié. En Côte d’Ivoire, un attentat d’ampleur a d’ores et déjà été perpétré dans le pays en 2016 et les attaques se multiplient dans le nord-est depuis juin 2020. 

De fait, divers facteurs rendent les opérations extrêmement difficiles pour l’armée française, tels que l’immensité du champ de bataille, le mode opératoire des djihadistes (guérilla) parfaitement adaptés au terrain, les accommodements de certains gouvernements locaux avec les djihadistes, les moyens substantiels des terroristes sur le plan financier générés par les trafics en tout genre, ou encore l’hostilité d’une partie des populations locales envers la présence française. Quant au monde rural, les financements par l’Arabie saoudite de plusieurs milliers de mosquées et d’écoles coraniques convertissent peu à peu au salafisme une population qui pratiquait jusque-là un islam soufi modéré. « Nous ne sommes pas en train de gagner la guerre au Sahel » confiait ainsi le Secrétaire général de l’ONU en 2019, dont les rapports sur le Mali font chaque trimestre le constat d’une montée en puissance des groupes djihadistes malgré la guerre qui leur est livrée. 

En dépit des efforts et du soutien de forces nationales et internationales au Sahel, Barkhane affiche donc un bilan sécuritaire mitigé. L’opération, qui a mobilisé environ 1 milliard d’euros en 2020, ce qui en fait la plus longue et coûteuse intervention militaire française, a en outre causé à ce jour la mort de 55 soldats français depuis 2013, devenant majoritairement impopulaire aux yeux de l’opinion publique française. L’annonce par l’Élysée en juin 2021 de l’arrêt de l’opération sous sa forme actuelle trahit d’ailleurs une forme de lassitude par rapport aux problématiques de gouvernance et sécuritaires dans la région après presque dix ans d’intervention. 

Peut-on réellement gagner contre le terrorisme islamiste?

Sur ces deux théâtres d’opérations, la France mobilise quotidiennement des milliers d’hommes, soldats et civils pour identifier et traquer les djihadistes. Elle engage une panoplie d’instruments et d’outils politiques, judiciaires et sociaux dans cette lutte. Les efforts financiers gigantesques consentis se chiffrent en milliards d’euros. Pourtant, le bilan des solutions apportées dans la lutte contre le terrorisme sur le sol français et sahélien demeure insatisfaisant. Sur le plan extérieur comme intérieur, la menace devenue endémique ne cesse de grandir et de se propager tandis que, telle un mirage, la victoire semble reculer toujours davantage. Mais peut-on seulement gagner une guerre contre le terrorisme islamiste? Plusieurs facteurs montrent que dans ce cas, le concept de victoire définitive relève de l’illusion. 

Le terrorisme, avant d’être un ennemi, est d’abord un « mode d’action », porté par des organisations ou des individus que l’on peut entraver, ou neutraliser. Il relève de la guerre dans le sens clausewitzien, en tant qu’il est « un acte de violence engagé pour contraindre l’adversaire à se soumettre à notre volonté ».  De nature asymétrique, le terrorisme est toutefois une guerre sans front et sans frontière où la distinction entre civil et combattant s’estompe. Il s’oppose en cela à une situation de guerre classique qui comporte son théâtre d’opérations, des combats visibles, une armée plus ou moins régulière qui contrôle un territoire, des combattants dont la situation peut être déterminée par des critères simples comme la nationalité et la participation aux combats. Dans la guerre contre le terrorisme, les protagonistes sont des « combattants illégaux », sans uniforme, ni territoire ou commandement organisé.

Malgré les défis stratégiques posés par ces types de conflits, l’histoire montre que les États peuvent effectivement gagner des guerres contre les organisations terroristes. Cela est vrai lorsque le terrorisme est confiné à une région du monde ou à un pays. La France a par exemple mis en déroute le groupuscule terrorisme communiste Action Directe dans les années 1980, et a neutralisé avec succès la figure du terrorisme anti-impérialiste des années 1970-1980 Ilitch Ramirez Sanchez, dit « Carlos », auteur de l’attentat meurtrier du Drugstore Publicis en 1974 à Paris. De la même façon, l’Allemagne est parvenue à vaincre la Fraction Armée Rouge (FAR) qui a sévi de 1968 à 1998. Plus récemment, l’Algérie avec l’aide de la France a réussi à considérablement marginaliser le Groupe Islamique Armé (GIA). Ce groupe, créé lors de la guerre civile algérienne et dont le but était de renverser le gouvernement algérien pour le remplacer par un État islamique, avait commandité des attaques en Algérie et en France entre 1992 et 2003. 

Un terrorisme d’un type nouveau

Cependant, la lutte actuelle contre le terrorisme islamiste se distingue de ces luttes précédentes. La menace terroriste a changé de nature au cours de « vagues » successives selon la théorie de David Rapoport, avec notamment l’essor du phénomène de radicalisation religieuse. Cette menace est notamment incarnée par l’État Islamique, Al Qaïda et leurs réseaux affiliés, dont le projet est d’imposer une idéologie islamiste totalitaire par la violence. Outre les projets terroristes planifiés directement à partir du Moyen-Orient, des personnes radicalisées isolées ou appartenant à de petites cellules sont susceptibles de passer à l’acte sans commanditaire extérieur, à n’importe quel moment et avec des moyens plus ou moins élaborés. La figure de l’assaillant étant difficilement détectable, la menace provenant de réseaux djihadistes est par conséquent portée à un niveau inédit. Au Sahel aussi, les troupes françaises s’efforcent de contrer un ennemi qui s’affranchit sans difficulté des frontières. La situation s’est encore complexifiée ces dernières années, comme l’explique la chercheuse à l’IRIS Caroline Roussy, la figure de l’ennemi devenant progressivement de plus en plus floue parmi de multiples typologies de conflits : intercommunautaires, djihadistes et des milices d’autodéfense. Ces dimensions contribuent à entraver fortement la lutte contre la menace djihadiste. 

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Source image : Eric Dessons